Né au début du siècle et décédé à l’âge de 79 ans[1], Jean Eudes (1601 – 1680) traverse le «Grand Siècle», siècle tumultueux et passionnant, siècle d’affrontement au sein de la chrétienté, siècle de recherche intellectuelle et de quête mystique, siècle de renouveau ecclésial… Contemporain de la fin des guerres de religion, des révoltes populaires, des épidémies de peste, il fut témoin et acteur de la réflexion de l’Eglise sur elle-même, après les ruptures du siècle passé, où théologiens et hommes politiques se confondent dans les grands débats théologiques sur la grâce, le péché, la place de l’homme dans le monde… Temps de réforme pastorale, renouveau des ordres monastiques, création de nouvelles congrégations, implantation du Carmel en France, le XVII° s. est une époque postconciliaire qui cherche à mettre en œuvre le Concile de Trente. Les ordonnances et les intuitions de ce concile ouvrent un nouvel élan religieux en Europe et un renouveau pastoral face à la pauvreté de la vie ecclésiale, en bien des endroits. La « nouvelle évangélisation » suscite des missionnaires, des propositions pastorales nouvelles, un approfondissement de la foi du peuple de Dieu avec des chemins spirituels offerts à tous, une formation renouvelée des prêtres… autant de tâches et de défis auxquels saint Jean Eudes et bien d’autres essaient de faire face.

Dans cet univers changeant et en rupture avec le passé, la préoccupation principale de saint Jean Eudes, à la suite de Pierre de Bérulle et du courant qu'il impulse – L’Ecole française de spiritualité ou Ecole bérullienne –, est de trouver la manière la plus adéquate de parler de la relation entre Dieu et l'homme. A cette époque où naît une nouvelle représentation du monde, avec la révolution copernicienne et l'avènement des sciences modernes, cette Ecole de spiritualité tente de penser autrement le lien des hommes avec Dieu. Elle prend résolument le chemin de l'intériorité et de la communion de vie avec Jésus le Christ. Cette union, Jean Eudes l’exprime au travers d’images empruntées à saint Paul : Jésus, Fils de Dieu et Fils de l’Homme, Roi des hommes et des Anges, n'étant pas seulement notre Dieu, notre sauveur et notre souverain Seigneur, mais même étant notre chef (tête), et nous étant membres de son corps, comme parle saint Paul, os de ses os et chair de sa chair, et par conséquent étant unis avec lui de l'union la plus intime qui puisse être, telle qu'est celle des membres avec leur chef. (O.C. I, p. 161) C'est l'intuition majeure : l'actualité de la relation avec le Christ dans toute la vie de l'homme. C’est le chemin que Jean Eudes cherchera à faire découvrir à tous les baptisés, lors de ses nombreuses missions dans les campagnes et villes françaises.

 

La formation contrastée d’un futur apôtre des campagnes

 

En pleine campagne normande, à Ri, au sud de Caen, Jean Eudes est né, la même année que Louis XIII, en 1601, le 14 novembre. La tradition retient l'énergie et la piété de ses parents, paysans aisés, bons paroissiens et dévots pèlerins de Notre-Dame de la Recouvrance, aux Tourailles, (près d’Argentan) où, après trois ans de stérilité, ils « offrent et donnent à Notre-Seigneur et à Notre-Dame » (O.C. XII, p. 104) ce premier enfant, l’aîné de sept. Durant ses premières années, relativement paisibles et simples dans la vie rurale, un événement, dont il parlera plus tard dans son journal (O.C.XII, pp.103-135), marque Jean Eudes. C'est sa première communion, un jour de Pentecôte, il a douze ans. Il écrira : « J'ai commencé à connaître Dieu », et dans le même élan, il décide de consacrer son corps par le vœu de chasteté. Le jeune Jean est saisi par le mystère de Dieu, et il consent à se laisser conduire jusqu’à la prêtrise et au-delà. A quatorze ans, il est envoyé à Caen chez les Jésuites, envers lesquels il gardera une grande reconnaissance. Il y fait de solides études. Puis, après la philosophie, il prolonge par des études en théologie.

En 1622, s’installent à Caen les membres d’une communauté nouvelle, l’Oratoire de Jésus, fondé par le Père de Bérulle en 1611. Dans cette communauté d’un type nouveau, des prêtres séculiers mènent une vie de prière, de travail intellectuel et de service pastoral avec une ferveur et un enthousiasme qui impressionnent les gens. Jean Eudes décide d’y entrer. La veille de Pâques, le 25 mars 1623, le futur cardinal de Bérulle accueille à Paris, rue Saint-Honoré, ce Normand de vingt et un ans. Dans la capitale, loin des bocages normands, le jeune provincial découvre la vitalité intellectuelle et la quête spirituelle du XVII° siècle français, à l’image du salon parisien de Madame Acarie, cousine de Bérulle, qui a vu se rencontrer l'évêque de Genève, François de Sales, le fondateur des prêtres de la Mission, Vincent de Paul et d'autres grandes figures de ce début du siècle, tel le capucin Benoît de Canfeld (représentant de « l’Ecole abstraite » de spiritualité) ou encore le jésuite Pierre Coton... Jean Eudes, proche de Bérulle, profite de ce riche foisonnement spirituel : il a le même désir d’entraîner les hommes et les femmes de son temps vers la sainteté ; il a la même conviction que l’Evangile doit s’incorporer à la trame de l’existence : chaque instant de la vie, chaque action, chaque pensée, doivent être référés au Seigneur.

A l'Oratoire, Jean Eudes trouve une congrégation sacerdotale dans la ferveur de ses débuts; on n'y fait aucun vœu de religion : les obligations liées à l’ordination des prêtres et à la vie de communauté tracent la voie de la perfection ; avant d'être prêtre chacun apprend à tout référer à Dieu par Jésus-Christ, fils de Marie. C’est aussi une communauté extrêmement vivante où la recherche théologique – on y lit avec ferveur la Bible et les Pères de l’Eglise - attire des jeunes gens de grande qualité et enthousiastes à travailler au renouveau de l’Eglise, à mettre en lumière ce trésor central de la foi, le « Verbe fait chair »… « Jésus, le vrai soleil et le vrai centre du monde », autour duquel tout gravite (Bérulle). Il a la chance de profiter de l’enseignement de Pierre de Bérulle, mais aussi de son successeur, Charles de Condren, qui le marque profondément. Jean Eudes acquiert ainsi les solides fondements de la doctrine bérullienne, toute centrée sur le Christ, qu’il va prêcher pendant cinquante-cinq ans, en lui donnant une expression très personnelle, tout aussi radicale, mais plus simple, plus concrète et plus pastorale. Le 20 décembre 1625, Jean Eudes est ordonné prêtre. Des problèmes de santé obligent le nouvel ordonné à demeurer à Aubervilliers durant deux années qu’il met à profit pour poursuivre son travail théologique et approfondir sa vie spirituelle par des lectures et une pratique forte de l’oraison.

 

Prêtre et missionnaire : vivre et prêcher la miséricorde face à l’indigence matérielle et spirituelle de son temps

 

En 1627, Jean Eudes inaugure son apostolat. Cette expérience est comme un baptême du feu. A sa demande, il se rend parmi les pestiférés dans son diocèse d'origine, le diocèse de Sées. Il passe deux mois auprès des malades, au péril de sa vie. Sorti indemne de cette épreuve, devient membre de la communauté de l’Oratoire de Caen, qui sera désormais sa ville de résidence jusqu'à sa mort. De nouveau (1630-1631), la peste frappe ; la ville de Caen est touchée. Jean Eudes n’hésite pas à se faire « pestiféré » parmi les pestiférés, vivant comme eux à l’extérieur de la ville, avec pour seul abri un grand foudre à vin (tonneau).

Au cours de ses missions, le Père Eudes rencontre nombre de femmes et de jeunes filles meurtries par l'existence, battues, abandonnées, livrées à la prostitution. Il cherche alors à répondre à ces détresses en créant des maisons d’accueil pour les « repenties ». Ainsi Notre-Dame de Charité, nouvel institut aux débuts fort modes­tes et fort laborieux, sera pour ces femmes un véritable  « refuge », un havre de paix et de miséricorde où une vie humaine digne de ce nom pourra se recomposer lentement. Jean Eudes, comme Vincent de Paul et bien d’autres en ce siècle de révolte et de pauvreté, répond aux défis de l’indigence et de la misère de son temps. Mais l’exercice de la miséricorde vis-à-vis du prochain doit aller encore plus loin : témoigner de la miséricorde de Dieu pour tous. Ainsi écrit-il à des femmes – les « Dames de miséricorde » - qui soutiennent un Refuge : « Dans l’œuvre, mes chères Sœurs, vous faites l’un et l’autre. Vous faites une aumône spirituelle et corporelle : jugez comme cela plaît à Dieu qui est toute charité et miséricorde et qui aime tant la miséricorde et la charité qu’il prononce jugement sans miséricorde à celui qui n’exerce point la miséricorde et, au contraire, miséricorde sans jugement à celui qui fait œuvres de miséricorde.» (O.C. XI, p. 37)

Acteur miséricordieux vis-à-vis du prochain, mais aussi témoin de la miséricorde de Dieu pour tous qui s’est révélée pleinement en Christ, Jean Eudes se lance dans les missions paroissiales. Il ne les quitta jamais : de 1632 à 1676, il participe à 117 missions. L’histoire religieuse du XVII° siècle est marquée par un grand effort d’évangélisation, sous forme de missions populaires, et Jean Eudes y tient un rôle important. Chaque mission est animée par un groupe de prêtres (dont des prêtres du clergé local) qui séjournent dans une paroisse et mettent tout en œuvre pour renouveler la vie chrétienne. Durant toute la mission, la plus lourde tâche consiste à confesser sans relâche. Au cours de sa vie, Jean Eudes enrichira les exercices des missions avec des rencontres pour les prêtres, des instructions par corps de métiers, des restitutions de biens, des réconciliations, etc. 

Les missions tiennent une place centrale dans la vie de Jean Eudes, non seulement par leur nombre mais également par tout ce qu'elles suscitent en lui. C'est là, dans le contact familier avec tant de personnes, dans les villes et, plus encore, les campagnes, qu’il prend conscience de la réalité de la vie des hommes et des femmes de son siècle, avec leurs pauvretés et leurs attentes. Il voit aussi l'indigence de la foi des baptisés : « C'est une chose déplorable à larmes de sang, de voir que, d'un si grand nombre d'hommes dont la terre est peuplée, qui ont été baptisés, et par conséquent admis au rang des enfants de Dieu, des membres de Jésus Christ et des temples vivants du Saint-Esprit, et obligés à mener une vie conforme à ces divines qualités, il y en a néanmoins beaucoup plus qui vivent en bêtes, en païens et même en démons, qu'il n'y en a qui se comportent en véritables chrétiens.» (O.C. II, p. 207) Mais, il y voit également un appel pour les prêtres à devenir missionnaires. Ce souci marquera la vie des séminaires qu’il fonde plus tard. Il écrit lors d’une mission : « Je n'ai jamais goûté de consolations plus sensibles qu'ici, où je vois une multitude prodigieuse de peuples qui viennent au sermon et qui assiègent nos confessionnaux. Ah! si messieurs les abbés et les prêtres, qui perdent leur temps et enfouissent leurs talents, avaient goûté quelque petit trait de ces douceurs et de ces consolations, je suis assuré qu'il y aurait presse à travailler aux missions et à s'offrir pour venir nous aider.» (O.C. X, p.433)

Au cours des missions, les rencontres avec tant de chrétiens ignorant la richesse et la dignité de leur baptême, le besoin urgent d’un clergé missionnaire, les appels de l’Esprit pour un renouvellement de la vie chrétienne constituent, pour Jean Eudes, le terreau de sa prière et de sa réflexion pastorale, théologique et spirituelle.

 

Le Christ au centre de la catéchèse : « Laissez vivre et régner Jésus en vos cœurs ! »

 

Le jeune prêtre poursuit ses missions et cherche à ce qu'elles portent des fruits durables, car il ne faudrait pas que tant d'énergie déployée soit un feu de paille. Il se met à écrire avec déjà l’expérience de ses premières années de mission. Il pense tout particulièrement à toutes les personnes rencontrées et il est habité par le souci de leur permettre de vivre simplement mais profondément leur vie de baptisés. Il choisit alors la forme d'un manuel de vie chrétienne, qui se veut accessible à tous les fidèles, et d’abord aux chrétiens laïcs : « Ne pensez pas que ce livre soit fait seulement pour les personnes religieuses, mais pour tous ceux qui désirent vivre chrétiennement et saintement. A quoi tous les chrétiens, de quelque état et condition qu'ils soient, sont obligés.» (O.C. I, p. 90). Ce manuel n’est donc pas un exposé systématique de théologie spirituelle. Il est, en quelque sorte, un « précis d’initiation à la vie d’union avec Jésus», destiné à tous les baptisés pour les aider à marcher vers la sainteté « en continuant et accomplissant » la vie de Jésus. En 1637, le jeune missionnaire fait paraître la première édition de « La Vie et le Royaume de Jésus dans les âmes chrétiennes ». Le livre connaît un grand succès et connaît une quarantaine de rééditions. L’ouvrage contient déjà l'essentiel de la doctrine de Jean Eudes, que l’on reconnait dès les premiers mots de la préface : « Jésus, Dieu et homme tout ensemble, étant tout en toutes choses, et spécialement devant être tout dans les chrétiens, comme le chef est tout dans ses membres, et l'esprit dans son corps, notre soin et occupation principale doit être de travailler de notre côté à le former et établir dedans nous et à l'y faire vivre et régner. » (O.C. I, p. 89) Les apports de son maître, Bérulle, ainsi que de Condren, sont  indéniables, mais le disciple sait diffuser ce qu'il a reçu, en l'enrichissant de son génie propre. Dans la physionomie même de sa spiritualité, Jean Eudes incarne, très fortement, une des grandes caractéristiques des maîtres de « l’école bérullienne », la dimension apostolique et pastorale.

Dans ses missions, il cherche à raviver le sens chrétien de chacun : il faut susciter l’éveil des baptisés à une certaine « conscience mystique ». Dès lors, il s’agit progressivement de faire vivre et régner Jésus dans les âmes, c’est-à-dire d’accueillir l’Esprit de Jésus dans le quotidien de notre existence. A travers un ensemble de réflexions fortement enracinées dans l'Écriture, et de conseils très pratiques, Jean Eudes dessine une vie chrétienne qui puisse devenir explicitement continuation et accomplissement de la vie du Christ en ses membres. Il s'agit - selon l'expression de saint Paul (Ga 4, 19) qu'il reprend volontiers - de former Jésus en nous, de telle manière que Jésus soit le nom de tout ce que nous vivons : nous essayons de vivre les vertus de Jésus, les intentions et dispositions de Jésus; notre souffrance continue la passion de Jésus, notre joie communie à son allégresse et, l'heure venue, nous mourrons de la mort de Jésus.

Ainsi toutes les étapes de notre vie - chaque journée, chaque mois, chaque année - seront marquées par l'unique souci d'entrer en communion plus profonde avec « les états et  mystères  de Jésus », c'est-à-dire  avec tous  les aspects  de sa vie humaine et en même temps divine : sa naissance, son enfance, sa vie de relation avec les autres, son amour pour l'homme et sa soif de justice, sa souffrance, sa victoire sur toute mort. Tout cela est à nous, tout cela nous est donné pour que nous le vivions. Nous entrons dans cette vie de Jésus à la fois par notre prière au rythme de l'année liturgique, et par notre existence quotidienne vécue en référence à Jésus, en communion avec Jésus, toute marquée du grand rythme baptismal,  mille fois  repris  et  renouvelé : « Je renonce à moi-même et  je me donne à toi, Jésus.»

En proposant à tous, ce chemin de l’intériorité, où le Christ devient le centre (plus tard… le Cœur), Jean Eudes est en quelque sorte le précurseur d’une catéchèse d’orientation spirituelle, proche du renouveau catéchétique actuel, postconciliaire. Le Catéchisme de l’Eglise Catholique (C.E.C.) définit la finalité de la Catéchèse comme : « Mettre en communion avec Jésus Christ : Lui seul peut conduire à l’amour du Père dans l’Esprit et nous faire participer à la vie de la Trinité Sainte. » (CEC § 426) Il n’est pas indifférent que l’introduction de la troisième partie de ce même Catéchisme « La vie dans le Christ »  se termine par une longue citation de saint Jean Eudes. Ainsi le n°1698 du C.E.C. - « La référence première et ultime de cette catéchèse sera toujours Jésus Christ lui-même qui est " le chemin, la vérité et la vie " (Jn 14, 6). C’est en le regardant dans la foi que les fidèles du Christ peuvent espérer qu’il réalise lui-même en eux ses promesses, et qu’en l’aimant de l’amour dont il les a aimés, ils fassent les œuvres qui correspondent à leur dignité »  - se poursuit par la citation de saint Jean Eudes :  « Je vous prie de considérer que Jésus Christ notre Seigneur est votre véritable Chef, et que vous êtes un de ses membres. Il est à vous comme le chef est à ses membres ; tout ce qui est à lui est à vous, son esprit, son Cœur, son corps, son âme, et toutes ses facultés, et vous devez en faire usage comme de choses qui sont vôtres, pour servir, louer, aimer et glorifier Dieu. Vous êtes à Lui, comme les membres sont à leur chef. Aussi désire-t-il ardemment faire usage de tout ce qui est en vous, pour le service et la gloire de son Père, comme des choses qui sont à lui. » (O.C. VI pp. 113 – 114)

Ainsi, en associant fondamentalement la vie baptismale à l’union au Christ, la dynamique du « manuel de vie chrétienne » de Jean Eudes est inséparablement trinitaire et christique. Jean Eudes approfondira cette perspective dans deux ouvrages importants : Le contrat de l’homme avec Dieu par le saint Baptême (1654) et, son dernier livre, terminé un mois avant sa mort, où il reprend son itinéraire mystique, profondément marqué par Marie, dans Le Cœur admirable de la très sacrée Mère de Dieu (1681). C’est en ce sens, que certains auteurs parlent de saint Jean Eudes  - œuvrant au service de la place fondamentale du baptême dans la vie des chrétiens -  comme « artisan ou maître de vie chrétienne ».

 

Accompagner les baptisés dans leur vocation et dans leur mission

 

Si les moyens de communication au XVII° siècle sont peu comparables aux moyens actuels, il n’en demeure pas moins que Jean Eudes, comme les apôtres de son temps, au travers d’une vaste correspondance (cf. les tomes X et XI des Œuvres Complètes), allie à son activité missionnaire, au travers d’une vaste correspondance (cf. les tomes X et XI des Œuvres Complètes) au service plus discret de l’accompagnement spirituel. Mais son ministère avec les laïcs ne se limite pas à l’accompagnement, il soutient aussi bon nombre d’entre eux dans leur apostolat, les invitant à partager la mission et à vivre pleinement la dimension de leur baptême au service de l’évangélisation et des plus pauvres. Parmi les laïcs les plus connus qui travaillent avec lui, on peut citer Gaston de Renty et Jean de Bernières. L’un et l’autre, habités par une vie intérieure profonde – mystique –, illustrent bien la ferveur spirituelle du XVII° siècle et la volonté des chrétiens de travailler au renouveau de l’Eglise tant dans sa dimension pastorale que dans les œuvres caritatives. Ces laïcs sont aussi de solides amis pour Jean Eudes et partagent avec lui le même souci de la misère tant matérielle que spirituelle de son temps. Ils le soutiennent à leur tour dans ses œuvres et dans les missions. Jean Eudes prend part également à la création de diverses confréries, pieuses sociétés ou autres groupes associant à la fois engagements spirituels et caritatifs ; ainsi avec l’aide de Renty, il crée une Compagnie du Saint-Sacrement à Caen.

Une femme a une grande influence dans la vie et les décisions importantes de Jean Eudes : Marie des Vallées, surnommée la « sainte de Coutances ». Marie des Vallées (1590-1656), laïque du diocèse de Coutances que l’on croyait possédée du démon, est confiée par son évêque à la sollicitude pastorale du P. Jean Eudes de 1641 jusqu’à sa mort en 1656. Il a toujours considéré cette rencontre comme une grâce de Dieu. Il l’aidera de son amitié et de son discernement et, au fil des années, Marie lui communiquera des conseils pour son action missionnaire et pour sa vie spirituelle. Ainsi elle confirme Jean Eudes dans son projet d’un séminaire à Caen, et plus encore d’une maison de refuge pour les jeunes femmes en difficulté. Elle l’encourage pour l’Office liturgique du Cœur de Marie, elle l’invite à mettre en premier la miséricorde dans son ministère de confesseur. Jean Eudes reçut beaucoup de grâces par sa prière et se sentit encouragé de la part de Dieu par cette grande mystique : « En cette même année 1641, au mois d'août, Dieu me fit une des plus grandes faveurs que j'aie jamais reçues de son infinie bonté; car ce fut en ce temps que j'eus le bonheur de commencer à connaître la Sœur Marie des Vallées, par laquelle sa divine Majesté m'a fait un très grand nombre de grâces très signalées. Après Dieu, j'ai l'obligation de cette faveur à la très sainte Vierge Marie, ma très honorée Dame et ma très chère Mère, dont je ne pourrai jamais assez la remercier. » (O.C. XII, pp.103 – 135)

Ainsi Jean Eudes, qui prêchait sans cesse l’union de tous les membres au Chef dans le Corps mystique qu’est l’Eglise, a fait l’expérience, avec des laïcs, de cette vie en Eglise où les baptisés, unis au Christ et entre eux, participent à l’annonce de l’Evangile et grandissent dans la vie de Dieu. La vie chrétienne se vit dans ce soutien mutuel entre baptisés, entre laïcs et prêtres… appelés à être « ensemble pour la mission ».

 

Former des prêtres selon le Cœur de Dieu

 

Dans les diocèses, en majorité, ruraux, les prêtres sont peu ou mal formés, en général pauvres (la question des bénéfices ecclésiastiques demeure une question complexe), et souvent d’une conduite morale peu édifiante. Plusieurs décennies auparavant, le Concile de Trente, conscient de cette situation précaire du clergé, avait demandé l’ouverture de séminaires. Malgré cette demande, les rares séminaires fondés en France n’arrivent pas à s’implanter durablement, et la formation des prêtres demeure encore très insuffisante. Cependant, dans ce contexte de réforme de l'Église et de renouveau spirituel, nombreux sont ceux en France qui, comme le cardinal de Bérulle ou son successeur le Père de Condren, portent ce souci de « restaurer l’état de prêtrise » et d’établir des séminaires en France.

En prêchant ses missions, Jean Eudes, tout comme d’autres missionnaires de ce siècle tels Vincent de Paul ou Jean-Jacques Olier, perçoit clairement que le fruit des missions ne peut subsister que si, sur place, des prêtres bien formés prennent le relais des missionnaires. En d'autres termes, pour qu'il y ait des chrétiens mieux formés et plus conscients de leur grâce baptismale, il faut aussi à l'Église des prêtres eux-mêmes mieux formés et plus aptes à remplir leurs fonctions pastorales : cette double perspective éclaire la décision que Jean Eudes commence à concevoir en 1641 et qu'il traduit dans les faits en 1643, de fonder une Congrégation nouvelle, dont les membres seront destinés à la fois aux Exercices des Missions et aux Exercices des Séminaires. Le coup de génie, le coup d'audace est là : les formateurs sont aussi des évangélisateurs, et réciproquement, tels sont les vrais pasteurs selon le Cœur de Dieu.

Jean Eudes quitte donc l’Oratoire et fonde la Congrégation de Jésus et Marie (les Eudistes) dont l'acte de naissance s'identifie avec l'ouverture du séminaire de Caen en 1643, ouverture d’ailleurs soutenue par Richelieu lui-même, qui donna les Lettres patentes royales avant sa mort, en 1642. Dans une maison de Caen – « La Mission » – Jean Eudes, commence alors à réunir des candidats au sacerdoce et des prêtres. Ils passent ensemble plusieurs mois avec une formation surtout spirituelle et pastorale, en particulier en les associant aux missions (O.C. IX, p. 371). Avant les ordinations, des temps de retraites spirituelles sont aussi proposés. Viennent également des prêtres pour un temps de renouvellement dans l’esprit de leur ordination et dans leur pratique pastorale. Former à la vie spirituelle et à la vie apostolique missionnaire, au service d’une évangélisation renouvelée des paroisses, tel est le projet que met en œuvre Jean Eudes avec l’ouverture du séminaire de Caen. Cet engagement dans la formation des prêtres se poursuivra : Jean Eudes, à la demande des évêques, participera, de son vivant à la fondation de six séminaires.

Jean Eudes, prêtre missionnaire, cherche ainsi à redonner, dans le clergé diocésain, sa dignité au ministère presbytéral parmi le clergé diocésain, et à susciter un sursaut spirituel et moral chez les prêtres, en les invitant à contempler l’action de Dieu en la vie du ministre : « Vous y verrez quelle est la dignité de l'état ecclésiastique, et les qualités excellentes d'un bon pasteur et d'un saint prêtre, dont la considération, si vous pesez ces choses comme il faut, vous donnera l'estime et le respect que vous devez avoir pour la sublimité et la sainteté de votre profession, vous portera à reconnaître et à louer la divine bonté qui vous a appelé à un état si noble et si saint, vous excitera à traiter dignement et saintement toutes les fonctions sacerdotales, vous fera craindre les fautes que vous y pouvez faire, comme n'étant point petites, puisqu'elles sont mesurées sur la grandeur de la grâce, en quelque façon infinie, que le Fils de Dieu vous a faite de vous rendre participant de son divin sacerdoce, et sur la dignité des fonctions sacerdotales; elle vous obligera enfin à mener une vie conforme à la sainteté de votre sacré ministère. » (O.C. III, pp. 1-2)

En reprenant sa conception de la vie chrétienne comme continuation et accomplissement de la vie de Jésus, il définit ainsi le rôle des prêtres dans leur œuvre d’évangélisation : « N'êtes-vous pas envoyés de Dieu pour former son Fils Jésus dans les cœurs ? Et n'est-il pas vrai que toutes les fonctions ecclésiastiques n'ont point de moindre but que la formation et la naissance d'un Dieu dedans les âmes ? » (O.C. III, p.16) Pour réaliser le dessein de Dieu, les prêtres ont une place unique dans l'Église, puisqu'ils sont comme « une image vive de Jésus Christ en ce monde, et de Jésus Christ veillant, priant, prêchant, catéchisant, travaillant, suant, pleurant, allant de ville en ville et de village en village, souffrant, agonisant, mourant et se sacrifiant soi-même pour le salut de toutes les âmes créées à son image et semblance. » (O.C. III, p. 31)

Dans l’exercice de leur ministère, les prêtres, ont devant les yeux les formes concrètes de la charité de l’unique Pasteur, qui accomplit, par amour, la volonté du Père en aimant chacune de ses brebis et en donnant sa vie pour elle. Soucieux de la dignité du sacerdoce ministériel, Jean Eudes en rappelle la beauté et les exigences : « Qu’est-ce qu’un pasteur selon le Cœur de Dieu ? C’est une lampe ardente et luisante, posée sur le chandelier de l'Église: ardente devant Dieu, luisante devant les hommes; ardente par son amour de Dieu, luisante par sa charité pour le prochain; ardente par sa perfection intérieure, luisante par la sainteté de sa vie; ardente par la ferveur de son oraison continuelle devant Dieu pour les besoins de son peuple, luisante par la prédication de la parole divine. » (O.C. III, p. 24) Ayant à cœur la vie de l’Eglise, saint Jean Eudes offre ainsi un enseignement profond sur le ministère des prêtres et sur sa dimension missionnaire. Ses paroles, sans doute à redécouvrir pour beaucoup, rejoignent, modestement mais sûrement, les attentes actuelles de prêtres en quête d’une spiritualité sacerdotale solide et ouverte aux exigences apostoliques d’une évangélisation nouvelle.

 

Le chemin du Cœur : chemin d’union au Christ, offert à tout baptisé.

 

Un des développements les plus significatifs de la spiritualité de saint Jean Eudes est sa doctrine spirituelle concernant le Cœur. La question du Cœur chez Jean Eudes, se présente, tel un héritage somptueux, marquant sa place dans le patrimoine de l'Église universelle, comme le meilleur de son itinéraire spirituel. Comme tous ceux qui dans l'Eglise font une expérience authentique de Dieu, il a été traversé par le désir de distribuer à tous le don qu’il avait reçu : le Cœur de Marie et le Cœur de Jésus ne lui sont donnés que pour qu'il les donne lui-même, à sa Congrégation d’abord, et par elle et avec elle, à toute l’Eglise, aux fidèles. Certes saint Jean Eudes, ce disciple de Bérulle, n’est pas le premier à parler du Cœur, mais ce qui frappe, c'est bien la tournure liturgique, solennelle, publique, ‘confessante’, festive, ‘célébrante’ qui est donnée à cette intuition, à cette dévotion et à ce concept du "cœur". Ce n’est pas le bien d’un homme, ce n’est pas le bien d'un groupe, c’est, d'emblée, le bien de toute l'Eglise. Jean Eudes veut mettre ce trésor spirituel à la disposition de tout le peuple chrétien. La liturgie est le lieu par excellence, dans la vie chrétienne, où tous peuvent accueillir le don Dieu. Ainsi, pour donner corps à cette belle intuition pastorale, il est le premier à célébrer liturgiquement la fête du Cœur de Marie puis la fête du Cœur de Jésus. 

Ce chemin spirituel s'enracine dans la grande perspective où la vie chrétienne est comprise comme continuation et accomplissement de la vie de Jésus. Pour arriver à une pensée construite sur le Cœur, Jean Eudes a mis en lumière le motif essentiel et premier de l'action de Dieu : l'amour. Et il a fait par ailleurs tout au long de sa vie l'expérience de cet amour, non seulement à son égard - il ne cesse de rendre grâce pour tout ce qu'il vit -, mais aussi à l'égard de ceux et celles qu'il rencontre dans ses missions. L’amour de Dieu est la source de toute chose : l'amour de Dieu pour l’homme et l’amour que l'homme a la grâce de pouvoir Lui porter. Il veut célébrer cet amour de Dieu manifesté en la personne de Jésus. L’Incarnation est une œuvre d'amour sans limite et sans pareille, et Jean Eudes regarde Jésus comme l'incarnation de la miséricorde même de Dieu : « C'est pourquoi le Père éternel est appelé le Père des miséricordes, parce qu'il est le Père du Verbe incarné, qui est la miséricorde même. » (O.C. VIII, p. 53).

Or, Marie est celle qui a porté le Fils de Dieu, c’est par elle que le Fils de Dieu est entré dans le monde. Jean Eudes, à la suite de son maître Pierre de Bérulle, contemple Jésus vivant en Marie, Jésus emplissant toute la vie de Marie et régnant en son Cœur. Marie est toute disponibilité, gratitude, accueil. Elle est la première qui a pu vivre la vie chrétienne comme participation et accomplissement de la vie de Jésus. La dévotion mariale de Jean Eudes prend une inflexion majeure lorsqu'il décide de célébrer publiquement, au cours de la mission d'Autun le 8 février 1648 la fête du Cœur de Marie, ou plus exactement, la fête de Jésus, Cœur de Marie. La préoccupation missionnaire, toujours actuelle, de Jean Eudes dans la célébration de cette fête, est bien présente : Marie devient, selon les termes utilisés dans l'ensemble de ses œuvres, le «prototype », l'«exemplaire », le « modèle », la « règle vivante » que tout baptisé peut contempler et prier.

Cependant la pensée de Jean Eudes continue de s'approfondir. Quelques années plus tard, passé au creuset des événements douloureux d’une longue période de calomnies, Jean Eudes sait où est son appui : le Christ et son amour sans faille. De nouveau, il met en forme liturgique ce qui lui a permis de tenir tout au long de sa vie et qui tient le monde jusqu'à la consommation des siècles, c'est ce Cœur de Jésus, « fournaise de charité ». La première fête liturgique du Cœur de Jésus est célébrée le 20 octobre 1672 à Caen. La fête tourne les regards des chrétiens vers le Père, Jésus est celui qui se rend disponible à la volonté du Père, il est son parfait adorateur, celui qui reçoit sa vie du Père et la donne librement par amour. Cet amour débordant du Cœur de Jésus est offert à tous comme une source intarissable, et la vie humaine en reçoit son dynamisme. Et ce Cœur est donné aux croyants qui peuvent en user comme de leur bien propre ; ils sont appelés à aimer avec le Cœur même de Jésus : « Ne vous contentez donc pas d'aimer un Dieu infiniment aimable de toute l'étendue de ce petit cœur humain, soit corporel, soit spirituel, qui est dans votre corps et dans votre âme; cela est trop peu de chose, cela n'est rien. Mais aimez-le ‘Corde magno et animo volenti’, de tout votre grand Cœur. [...] Si vous aimez votre prochain et que vous ayez quelque action de charité à faire, aimez-le et faites pour lui tout ce que vous devez, en la charité de votre grand Cœur.» (O. C. VI, p. 264)

C’est ainsi que Jean Eudes a pu être proclamé, le 31 mai 1925, par l’Eglise, saint avec le titre de « père, docteur, apôtre du culte liturgique des Saints Cœurs de Jésus et de Marie ».

 

Marie, modèle de la vie chrétienne : A Jésus… en Marie.

 

Dans son journal personnel Jean Eudes aime se rappeler « les faveurs reçues de Dieu par son Fils Jésus-Christ, Notre Seigneur et par sa très Sainte Mère. » Marie occupe une place déterminante dans toute sa vie et beaucoup des grands événements qu’il a vécus sont marqués au coin par une référence mariale. Formé à l’école de Bérulle, il a appris à ne jamais séparer Marie de son Fils Jésus. Celui qui s'ouvre à l'expérience de Dieu peut, si Dieu le veut, connaître vitalement l'œuvre de sa grâce dans les créatures – et spécialement dans le chef-d’œuvre qu'est Marie. Le mystère de l'Incarnation s'est accompli en Marie, avec sa coopération libre et aimante. De Cana au Calvaire, la Mère de Jésus fut mystérieusement présente à toutes les manifestations de la gloire du Fils Unique. L'Esprit peut manifester à qui contemple le mystère du Verbe incarné à quel point «la Mère de Jésus est là». Il peut faire en sorte que ce soit en elle et par elle que s'accomplisse l'union intime avec Jésus. Ainsi Jean Eudes écrit : « Il nous faut regarder et adorer son Fils en elle, et n'y regarder et adorer que lui. Car c'est ainsi qu'elle veut être honorée, parce que d'elle-même et par elle-même elle n'est rien, mais son Fils Jésus est tout en elle : il est  son être, sa vie, sa sainteté, sa gloire, sa puissance et sa grandeur. Il faut le remercier pour la gloire qu'il s'est rendue à soi-même en elle et par elle; nous offrir à lui et le prier qu'il nous donne à elle, et qu'il fasse en sorte que toute notre vie et nos actions soient consacrées à l'honneur de sa vie et de ses actions; qu'il nous fasse participants de l'amour qu'elle lui a porté et de ses autres vertus; et qu'il se serve de nous pour l'honorer, ou plutôt pour s'honorer soi-même en elle, en la manière qu'il lui plaira. » (O.C. I, p. 338)

Pour saint Jean Eudes, expérience spirituelle et vie apostolique sont intimement liées et, dans ses missions, il n’a de cesse de présenter Marie comme le prototype, l’exemplaire de la vie chrétienne. On peut relire la célébration  du Cœur de Marie (1648) avant celle du Cœur de Jésus (1672), comme le signe d’un approfondissement au fil des années, de la connaissance du Christ à la suite de Marie. La vraie dévotion à Marie, pour Jean Eudes, fait grandir dans le cœur des baptisés la vie et l’amour du Christ : « Le Fils de Dieu nous a donné le Cœur de sa très chère mère qui n’est autre que le sien, pour être notre vrai Cœur, afin que les membres n’aient point d’autre cœur que leur chef, et que nous servions et aimions Dieu, avec un Cœur qui soit digne de Lui.» (O.C. VIII, p. 147) Son apostolat témoigne de son ardeur à faire connaître et aimer la Vierge Marie. Avec les yeux de la foi, il invite chacun à regarder la Vierge Marie comme le modèle parfait de la vie chrétienne, définie comme la continuation de la vie du Christ : « former Jésus en nous ». Marie est aussi celle qui accompagne chacun de son amour maternel : « comme elle a porté et portera éternellement son Fils Jésus dans son Cœur, elle a porté et portera à jamais dans ce même Cœur tous les saints membres de ce divin Chef, comme ses enfants bien-aimés et comme le fruit de son Cœur maternel, dont elle fait une oblation continuelle à la divine Majesté. » (O.C. VI, p. 148)

Missionnaire mais aussi formateur de prêtres, Jean Eudes, dans le sillage de Jean-Jacques Olier et de Vincent de Paul, souligne souvent la place de Marie dans la vie spirituelle des prêtres, comme pasteurs du peuple chrétien. Il aime à évoquer cette « alliance » du prêtre et de la Vierge Marie, alliance dont il a fait lui-même l’expérience dans son ministère et sa vie : « Les prêtres ont une alliance spéciale avec la très sainte Mère de Dieu. Car, comme le Père éternel l'a rendue participante de sa divine paternité, et lui a donné pouvoir de former dans son sein le même Fils qu'il fait naître dans le sien, ainsi il communique aux prêtres cette même paternité, et leur donne puissance de former ce même Jésus dans la sainte Eucharistie et dans les cœurs des fidèles.» (O.C. III, p. 216) A la suite de Marie, les prêtres participent ainsi, par leur ministère, à cette grâce de « mettre au monde » le Christ dans la vie des hommes et de former Jésus dans le cœur des croyants.

 

1680, Nunc dimittis...

 

« Aujourd'hui, vingt-cinquième de juillet de la même année 1680, Dieu m'a fait la grâce d'achever mon livre du Cœur admirable de la très sacrée Mère de Dieu. O sacrosancta Trinitas, Aeterna vita cordium, Cordis Mariae sanctitas : In corde regnes omnium. Amen.» (O.C. XII. p.135)

 

Sur ces lignes, s'achève le Mémorial des bienfaits de Dieu. L’auteur a encore quelques quatre semaines à vivre. Face à la mort qui vient, il a eu la force de terminer cet énorme livre (qui paraîtra en 1681), ouvrage difficile, mais débordant d'amour et de lyrisme, qui s'intitule Le Cœur Admirable de la Très Sacrée Mère de Dieu. Même si la qualité littéraire du livre et sa composition d'ensemble laissent parfois un peu à désirer, l'essentiel n'est pas là : ce livre est un chant, un testament, un monument émouvant jusque dans ses longueurs et ses lourdeurs : « nunc dimittis » d'un être éperdu de reconnaissance envers Jésus et Marie...

Les grandes étapes de la vie du Père Eudes montrent en ce simple prêtre normand, un être ébloui par le mystère de l'Incarnation. Ce qui l'a façonné, ce qu'il a pressenti et découvert du mystère de Dieu dans ce symbole-source qu'est le Cœur, Jean Eudes n'a pas voulu le garder pour lui : s’il est l’auteur du culte liturgique des Cœurs de Jésus et de Marie, cela n'est point allé sans quelque inspiration divine (« non sine divino afflatu », selon l'expression de Pie X). Il a fait la preuve qu'il n'est pas de dévotion privée, lorsqu'elle est authentique, qui ne soit digne d'être offerte à tous et, donc, d'être versée au trésor commun de l'Église.

Ce que l’Eglise a d’abord reconnu dans la sainteté de Jean Eudes, c’est le prêtre missionnaire et le pasteur miséricordieux, capable d’entraîner le peuple chrétien dans la célébration liturgique de l’amour de Dieu, grâce à cette image forte du cœur. Sa doctrine et ses écrits sont un appel constant aux chrétiens : prendre conscience que la vie baptismale est un chemin d’union avec le Christ, afin de ne faire qu’un seul cœur avec Lui. Marie est la figure parfaite et universelle de la vie dans le Christ, elle dont le cœur ne fait qu’un avec celui de son Fils.

 

 Photothèque eudiste : Saint Jean Eudes en images à travers le monde.

 

RESUME DE LA VIE DE SAINT JEAN EUDES SOUS FORME DE DATES :

1601 Naissance à Ri, près d’Argentan.
1615 Etudes chez les Jésuites à Caen
1620 Tonsure et ordres mineurs à Sées
1623 Entrée à l’Oratoire, à Paris.
1625 Ordination sacerdotale. Temps de retraite, d’études…
1627 à l’Oratoire de Caen. Peste à Argentan
1631 Peste à Caen
1632 Premières missions (Il y en aura plus de cent).
1637 Première édition de Vie et Royaume de Jésus.
1640 Supérieur de l’Oratoire de Caen
1641 Rencontre avec Marie des Vallées. Fondation à Caen de Notre-Dame-du-Refuge.
1643 19 et 25 mars : fondation du séminaire de Caen et de la Congrégation de Jésus et Marie
1648

Fête du Cœur de Marie, à Autun (première célébration publique)

1650 Fondation du séminaire de Coutances.
1651 Le Refuge devient Notre-Dame-de-Charité.
1653 Séminaire et collège de Lisieux.
1654 Contrat de l’homme avec Dieu par le saint baptême.
1657 Fondation du séminaire  de Rouen
1666 Approbation romaine de Notre-Dame-de-Charité. Le bon confesseur.
1667 Fondation du séminaire d’Evreux.
1670 Fondation  du séminaire de Rennes
1672 Première célébration liturgique du Cœur de Jésus
1673 Notre-Dame-de-Charité à Rennes
1674-79 Disgrâce royale.
1676 Notre-Dame-de Charité à Hennebont et Guingamp. Dernière mission à St-Lo.
1680 19 août : mort.
1925 31 mai, canonisation.

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Le « calice de saint Jean Eudes », Cahiers Eudistes n° 14, p. 70